Le rappeur DIDI B vient de finir 126.000 francs CFA dans un restaurant
Didi B, t’es rappeur, producteur, compositeur, danseur, acteur, businessman. T’as grandi dans le légendaire village de Ki-Yi, t’as joué dans les plus grandes salles d’Afrique, t’es devenu le jury d’une énorme émission de télé-crochet musical. Ta carrière a commencé il y a 30 ans sur le tournage d’un clip alors que tu n’avais que 3 ans. T’as connu le succès aussi bien en groupe avec Kiff No Beat qu’en solo, notamment avec ton album Mojotrône II : History. Ça va, je n’ai rien oublié ?
DIDI B. Franchement, tout est en ordre. Je pense que c’est bon, tu n’as rien oublié, c’est parfait !
D : Tu es un enfant de la Côte d’Ivoire, et depuis tout petit tu baignes dans le monde de l’art. Tes deux parents étaient artistes dans le village de Ki-Yi à Abidjan et t’y ont élevé. C’était quoi la particularité de cet endroit et qu’est-ce que ça t’a apporté ?
DDB : Le village de Ki-Yi, c’est…Quand tu es un enfant et que tu vis dans un coin, que ce soit le quartier ou le village, c’est un environnement musical, un environnement artistique, ce n’est pas comme une école. Je n’ai jamais suivi les cours du village alors qu’il y avait une école. Donc, grâce à mes parents, je suis né là-bas, et j’ai appris de ce que j’ai vu. Ça m’a fait aimer l’art.
D : Genre, pour les autres, c’était une école et pour toi, c’était plus un terrain de jeu ?
DDB : Non, pas vraiment. Ça n’était pas un terrain de jeu, mais c’était comme si…c’était naturel. C’est au fur et à mesure que je me suis rendu compte qu’il y avait une autre sorte d’environnement dehors, après, j’avais des amis dehors à l’école, mais j’étais tellement fier d’avoir cet environnement-là. C’est-à-dire que tu te réveilles, tu te lèves, il y a des répétitions à gauche, à droite, il y a des parents qui jouent de la musique, il y a des tontons artistes. Ce n’est pas un environnement normal, c’est un environnement musical, artistique. Ça fait que je me sentais beaucoup dans la musique, donc naturellement, ça m’a envoyé vers ce métier-là.

D : Et en plus de ça, en grandissant dans cet environnement, tu as pu bénéficier des conseils de tes pairs. Est-ce que c’est de là que vient ton attachement au mentorat aussi ?
DDB : Oui, bien sûr. On a surtout fait des premières apparitions dans les films. Moi, personnellement, parce qu’il y a d’autres enfants aussi qui apparaissaient dans des films, dans des pièces théâtrales, dans des clips. Ça déjà, c’était une sorte de… On ne va pas dire d’entraînement, mais on était dans le bain comme ça. Après ça, quand tu décides de chanter toi-même, les conseils c’est de faire beaucoup de répétitions, respecter les répétitions, les tantes, les oncles, qui nous disent de bien préparer le spectacle.
On a eu beaucoup envie, on a eu beaucoup la culture du spectacle, en tout cas. Les artistes qui sont nés au village, ou les artistes du village, aucun d’entre nous ne fait de spectacle plat.
D : D’accord, il y a la culture du spectacle, et de ce que j’entends, il y a la culture du travail aussi.
DDB : Bien sûr ! Donc c’est ça vraiment que ça m’a apporté parce qu’honnêtement, sans prétention, tu peux pas être né du village Ki-Yi ou artiste du village Ki-Yi et tu es un artiste qui ne fait pas d’efforts, qui se contente juste de chanter, qui n’est pas profond, qui n’essaie de se créer un univers.
Je pense que c’est plus ça que le village Ki-Yi nous a apporté. Cette vision artistique, vouloir faire quelque chose de respectable, que ce soit sur scène — après, il y a plein d’artistes qui le font — mais la particularité des artistes du village Ki-Yi, c’est que nous, en tout cas, on aime, on a l’amour du spectacle et du travail, et des répétitions, et tout ce qui va avec. L’Afrique, du côté panafricain aussi.
D : On va en reparler, mais avant d’attaquer le côté panafricain, t’as déjà commencé à conquérir la Côte d’Ivoire en commençant ta carrière en groupe avec Kiff No Beat, et tu es toujours dans le groupe aujourd’hui, un single est sorti le 10 (janvier). Aller en haut en équipe, quelle importance ça a pour toi ?

DDB : Moi, l’importance que ça a, ça veut dire que j’ai toujours une base. Quoi que je fasse, j’ai toujours une base, et c’est pas donné à tout le monde. J’ai même envie de dire que c’est du jamais vu.
D : Très clairement ! De l’expérience que j’ai, quand un groupe se monte et qu’après les gars partent en solo, ils ne restent pas en groupe, tu vois. Alors que vous, vous avez maintenu ce truc-là tout en partant chacun de vos côtés, mais quand il faut se rassembler, vous êtes toujours là.
DDB : Parce qu’on l’explique depuis ! C’est clair, il ne faut pas mentir, c’est clair qu’il y a forcément eu des tensions quand chacun a commencé sa carrière solo. Mais on ne cesse de dire aux gens qu’on s’est entendus quand même pour faire ces carrières solos-là. On a décidé tous ensemble que chacun commence sa carrière solo.
C’est clair qu’après, quand d’autres ont décollé ou d’autres n’ont pas trop bien avancé, il y a eu des tensions, il y a eu des ragots, il y a eu plein de rumeurs, mais ça n’a jamais, jamais divisé le groupe, jamais de la vie ! On s’est toujours réunis quand il fallait. Quand il fallait faire un spectacle, quand il fallait faire un album ou un projet.
En tout cas, on est toujours prêts pour le nom. Parce que le nom du groupe, c’est une marque, pour nous, en tout cas, c’est une marque. Pour d’autres, ils ont un groupe, ils ont fait des exploits, peut-être qu’ils se sont séparés, ça n’existe plus. Mais nous, ce n’est pas comme ça, nous c’est une marque.
D : Pourquoi ?
DDB : Parce que nous, on estime qu’on a réveillé le rap ivoirien. Donc on est une marque déposée et on ne va pas laisser ce nom-là comme ça aux oubliettes. En plus d’avoir fait un long combat ensemble, on ne va pas laisser ça comme ça.
D : Et justement, vous avez fait évoluer ce rap ivoire, à l’époque où tu commences avec Kiff No Beat, c’est comment le rap en Côte d’Ivoire ??
DDB : Le rap en Côte d’Ivoire à l’époque où on commençait, c’était vraiment la période de crise. C’est-à-dire qu’on venait d’arriver juste après un autre prime du rap ivoire, tu vois. Et quand ce prime-là est descendu, c’était une période de crise. Vraiment, c’était d’autres musiques. On ne parlait que d’autres musiques en Côte d’Ivoire, on ne parlait pas du rap, et nous, on a souffert de ça. Ce qui prouve qu’on a été très loyaux au rap ivoire, c’est qu’on ne s’est pas découragés, on a insisté, on a trouvé des formules avec le coupé décalé, comment s’insérer en rap sur du coupé décalé, c’est ça notre force.
Parce qu’on est arrivé à s’introduire dans le show-business, et après, on a même collaboré avec des artistes du coupé décalé.
Mais c’était dur au début, parce que les gars, c’était même pas comme s’ils se disaient qu’on faisait de la bonne musique ou pas. Ils ne nous accordaient pas d’attention même.

D : Ils entendaient rap, et ils disaient allez ciao ?
DDB : Voilà, on se retrouvait avec des prestations en première partie coupées. Je ne sais pas si ça existe en Europe, mais je te dis, tu viens, tu n’as pas fini ton morceau, on te coupe. C’était ça notre rap ivoire, au début !
Mais on ne s’est jamais découragé. On était tellement choqués de ces moments-là qu’on connaît les noms de qui coupait, on connaît jusqu’à aujourd’hui, mais c’est de bonne guerre. Aujourd’hui quand on les voit, ils sont fiers de nous. Ils disent « ah, vraiment, vous avez bossé ! »
Maintenant, quand ils nous appellent, en tout cas moi, les gars ont beaucoup de respect. Tu connais le show-business, chacun a son vrai visage et tout.
Mais au début, les gars, c’était que le coupé-décalé ou rien d’autre. Nous, quand on vient, on chante… Si le morceau n’est pas intéressant, on nous coupe ! Et au début, on nous coupait sur du rap. C’est ce qui a fait qu’on a commencé à réfléchir d’une autre manière en fait.
On nous coupait sur du rap, on venait avec des sons rap en première partie du concert d’Arafat ou bien d’un autre DJ.
Tu sais, nos morceaux rap, il y a toujours 3 couplets et le refrain qui revient. Et dans le couplet rap, le public s’attend à ce que tu danses ou que tu dja foule, comme on dit chez nous. Quand tu dja foule, tu dois danser, faire un truc extraordinaire.
Nous, on faisait des chorés, mais on bavardait un peu trop. Donc, du coup, le morceau dure 1 min, 2 min, le DJ coupe : « bon on va dire merci à Kiff No Beat »… Nous on est là comme ça, bon c’est pas grave, on se dit qu’il y a beaucoup d’artistes, au moins on a pu être sur la scène du palais. Parce que déjà, c’était incroyable de venir chanter en 1ère partie.
Donc, comment on finit ça… On se dit qu’il faut rentrer dans ce réseau-là. Donc on commence à faire des sons de vacances, comme vous dites chez vous en France, des sons d’été. On commence à faire ces sons où il y a vraiment maintenant du coupé décalé, on rappe dessus, on essaie d’ambiancer, et grâce à ça on commence à faire certains shows. Et après il y a Tu es dans pain aussi, le premier son rap qu’on a fait, qui a pété tous les scores donc du coup on avait 2 faces maintenant : le côté des sons de vacances pour les Ivoiriens en général et les albums et mixtapes pour notre public rap.
D : Vous vous êtes adapté et vous avez fait ce qu’il fallait pour manger d’un côté et de l’autre côté régaler les fans de rap ?
DDB : Ouais, le Kiff No Beat, des sons rap, des sons afro, des sons coupé-décalé de vacances, on en a peut-être 8 ou 9, je sais pas mais pas plus quoi. Mais voilà, on a au moins 4 ou 5 albums maintenant.
D : C’est du bon son ! Et quand je vois cette histoire d’adaptation et de « ok on va prendre en compte les codes des anciens un petit peu pour que les musiques elles soient écoutées et en même temps on va continuer à rapper », ça me fait penser à ce qui se passe en Afrique anglophone en fait, musicalement parlant.
On voit la prise de pouvoir de l’Afrique anglophone sur le monde de la musique, avec l’amapiano, les naijas… ça explose. Qu’est-ce qui manque à l’Afrique francophone pour faire la même chose ?

DDB : Alors, chacun son analyse. Je pense déjà qu’il faut s’intéresser aussi aux milieux anglophones. L’Afrique francophone doit s’intéresser aux milieux anglophones, ne pas rester dans son coin. Parce qu’il y a déjà un problème de langue, et il y a aussi un problème de communauté. La communauté anglophone, que ce soit du Nigeria, de l’Afrique du Sud ou de Londres, ne se comprend que par l’anglais.
Maintenant, il y a la propagande. C’est-à-dire que les Nigérians, quand ils sont à Londres, ne se cachent pas de leur musique, tu vois un peu de quoi je parle ? Ils en parlent, ils imposent leur musique là-bas, ils sont fiers de leur musique.
Actuellement, ça se fait en France, et c’est très bien. Parce que c’est ce qui fait qu’on arrive à faire des concerts ici, des Zénith, des Olympia. C’est pas que ça ne se faisait pas avant, mais maintenant il y a une certaine communauté qui est réceptive au son afro… africain.
D : C’est ce que j’allais dire, il y a eu une recrudescence de sonorités africaines dans la musique française et dans le rap français en règle générale.
DDB : Et ça doit continuer ! En fait, il faut que la France entière… il faut que les francophones s’écoutent totalement, pas qu’on écoute certains artistes et d’autres non, c’est ça qui va faire résonner le style. Quand je te parle de communauté c’est simple, c’est comme entre nous avec le coupé-décalé on s’est tellement boosté, le coupé-décalé est même allé chez les anglophones. Tu vois un peu de quoi elle parle ? En fait, c’est parce qu’on était fiers, on ne s’en cachait pas.
Et puis, on n’était pas en mode anglophone en ce temps-là, on s’en foutait royalement de qui était anglophone ou pas. On était avec un concept coupé-décalé en le faisant, nous. Et comme je le disais aussi il y a deux ans en interview, le coupé-décalé aussi d’avant était fluide. Il ne faut pas se cacher, le coupé-décalé d’avant était fluide, était limpide, était bien… structuré, bien doux aussi. Il y a tout, c’est tout un package, quoi, et puis il y avait une bonne image.
Je donne un deuxième exemple, avant les Naijas, il y avait aussi les Sud-Africains, mais les Sud-Africains n’arrivaient pas à aller à l’international comme ça, comme les Naijas. Voilà, donc à l’international, les Naijas, ça s’est passé parce qu’ils ont été une forte communauté. Voilà, donc à l’international, les Naijas, ça s’est passé parce qu’ils ont été une forte communauté. Ils se sont bien sentis, eux, afro-nidjas, ils ont assumé leur culture. Et c’est parti dans le monde entier.
Maintenant, en deuxième lieu, on constate qu’il y a l’afro-house de base qui est devenu l’amapiano, qui est en train d’arriver partout dans le monde aussi. Là, c’est la grosse explosion, qu’est-ce qui a fait ça ? Eux, ce ne sont pas des Naijas. Eux, ils ont commencé à s’ambiancer. Franchement, on a commencé à avoir des vidéos d’Amapiano partout. Ils ont fait résonner le mouvement, et le mouvement a commencé à influencer les Naijas eux-mêmes et aussi le monde entier.
C’est ça, c’est ce qui nous manque un peu à nous, les francophones. Quand nous, on fait un mouvement qui prend… Je ne sais pas comment dire… Pour le moment, je trouve qu’on n’est pas assez fiers de notre style de musique.